Enseignement des arts martiaux en France: métier  ou destinée ?

Depuis plus de 20 ans, le mouvement des arts martiaux a prospéré en France avec plus d’un million de pratiquants et 27 fédérations officiellement enregistrées.

Chaque  école transmet une philosophie de vie à ses étudiants. Les clubs s’épanouissent et les personnes de tous âges peuvent s’initier facilement, dans l’intention d’acquérir un corps en bonne santé et un esprit confiant, ou pour faire face aux incertitudes de la vie.

Telles des centaines de fleurs qui éclosent, les écoles d’arts martiaux naissent

Selon le document du ministère des Sports, avec 550 000 judoka et 160 000 karatéka, le Judo et le Karaté sont les deux arts martiaux les plus pratiqués par les masses, avec cependant une majorité d’enfants.

Parmi les 27 fédérations d’arts martiaux différentes en France, les arts martiaux vietnamiens sont relativement modestes, mais il existe quand même trois regroupements: la Fédération des arts martiaux du Vietnam, la Fédération des arts martiaux traditionnels et la Fédération Vovinam Việt Võ Đạo.

Mais pour qu’il y ait ”développement martial”, il est indispensable que deux « éléments » importants coexistent : un maître et une école d’arts martiaux. Enseigner les arts martiaux en France est-il un « métier ou une destinée »?

Le programme sportif de RFI interviewe aujourd’hui un vrai initié: Le maître de l’art martial Tây Son Vo Dao , Maître Phan Toan Chau, 8ème dan. Il est impliqué dans l’enseignement des arts martiaux depuis l’époque des “premiers pas” (balbutiements) en France , il y a bientôt 45 ans maintenant.

Maître Chau, avec près de 45 ans d’enseignement des arts martiaux en France, la première question est la suivante: quelle est la force du développement des arts martiaux en France?

Maître Phan Toan Chau : En parlant d’arts martiaux, il y en a beaucoup en France, ils ne peuvent pas être comptés. Non seulement les arts martiaux asiatiques, mais aussi les arts martiaux américains « Full Contact », ou arts martiaux sud-américains avec le Jujitsu-Brésilien et certains arts martiaux du Moyen-Orient, tels que le Krav-Maga. En France, on estime que plus d’un million de personnes pratiquent les arts martiaux, mais la moitié d’entre elles pratiquent le Nhu Dao  (Judo).

Les arts martiaux sont organisés dans 27 fédérations. En ce qui concerne le développement, est-ce l’oeuvre des chefs de file des Ecoles ?

Les enseignants professionnels ne sont pas forcément les chefs de file. Professionnel, c’est-à-dire vivre des arts martiaux, est différent de la direction d’une Ecole. Certaines personnes dirigent leurs écoles, mais ce n’est pas forcément leur occupation principale. Il y a aussi des choses qu’on ne voit pas en Asie : Par exemple, Il y a des gens qui ne sont pas de haut niveau mais qui en font leur métier.

En France, il n’y a pas d’école d’arts martiaux comme en Asie. La majorité sont des « associations », des associations ou des clubs. Dans le club, il peut y avoir deux ou trois matières différentes, ou 20 à 30 arts martiaux. Par exemple, le club où j’enseigne est le Dojo de Grenelle (15e arrondissement), le plus grand de Paris, qui compte 20 arts martiaux. Avec quatre surfaces de formation, qui permettent d’enseigner quatre matières différentes en même temps. Ouvert 6 jours sur 7, parfois même le dimanche, de 8h à 22h.

Quelques représentations de l’artiste martial Phan Toàn Châu au palais de Bercy. Maître Phan Toan Châu

Maitre , vous êtes entré dans cette carrière d’enseignement d’arts martiaux comme  une vocation ou un métier ?

J’enseigne les arts martiaux en France depuis 1975, année de mon arrivée en tant que réfugié de guerre. Dès la deuxième semaine de mon arrivée en France, j’ai eu la chance d’enseigner les arts martiaux, grâce à l’invitation de Maître Le Conte Vinh Long, et j’ai continué jusqu’à maintenant, pour vivre. Mais déjà, au Vietnam, quand j’étais lycéen, j’ai déjà enseigné les arts martiaux, entre autres au lycée Marie Curie.

En France, les enseignants des arts martiaux se comptent par milliers, mais vivre en tant qu’ enseignant est plutôt rare. Je pense que moins de 50 personnes vivent des arts martiaux. Je suis entré dans cette « carrière » depuis la vie étudiante parce que celle-ci était très difficile en 1975. Bien que je sois passé par la Faculté de Pédagogie de Saigon et que je sois allé  à l’Université en France, j’ai découvert que les arts martiaux me donnaient beaucoup, de sorte que je ne pouvais pas (en retour) abandonner les arts martiaux. Après mûre réflexion, j’ai préféré vivre grâce aux arts martiaux. Enseigner les arts martiaux est plutôt un métier libéral qui m’apporte beaucoup ; aussi, en retour, je veux faire quelque chose pour les arts martiaux en général et les arts martiaux vietnamiens  en particulier.

Liberté et possibilité de rencontrer des experts de haut niveau

Maître, vous avez déclaré que dans l’enseignement il y a une forme de liberté et de plaisir. Après avoir enseigné pendant plus de 40 ans, vous devriez avoir de nombreux souvenirs, heureux et tristes. Voulez-vous les partager avec le public ?

Les histoires tristes, ce n’est pas la peine de les évoquer. Perdre sur un ring ou avoir un mauvais élève, tout cela est triste. Il vaut mieux parler des histoires plaisantes, et entre autres, les nuits des arts martiaux à Bercy (lieu du festival annuel international des arts martiaux à Paris) : j’ai été invité à onze reprises,  et la dernière fois en 2018.

Grâce aux arts martiaux, j’ai pu voyager à travers le monde, en Europe, en Asie, en Amérique, en Afrique, pas en Australie, ….

Je suis allé dans les petites îles françaises comme la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion … J’étais l’un des premiers à avoir introduit les arts martiaux dans ces DOM.

Grâce aux arts martiaux, je peux rencontrer des gens que je n’aurais jamais rencontrés au Vietnam. Rencontrer des gens et parler avec eux des arts martiaux, de leurs pensées, de leur moralité, ou de leur philosophie de vie. « Voyager, cela forme la jeunesse » … Lors de mes déplacements, j’ai pu rencontrer les plus grands maîtres de chaque pays, les plus grands fondateurs,  japonais ou coréens. Ils sont très doués pour le travail interne, externe, la force de concentration … mais ils ont surtout de bonnes réflexions, un bon Mental, et surtout un esprit national très élevé. Prenons par exemple la Corée du Sud, qui  était toujours en guerre en 1952, et pourtant elle est sur le point de dépasser le Japon au point de vue technologie. Un esprit national transcendant a permis à la Corée du Sud de s’élever et on le voit à travers leur art martial et l’esprit de leur art martial.

Ne parlons pas seulement du combat coréen. La partie olympique du Tae Kwon do est différente de l’esprit des enseignants coréens. Le sentiment nationaliste a fait évoluer les choses, et nous le voyons à travers leur vie de tous les jours, avec une éducation particulière pour la jeunesse coréenne. Leurs maîtres d’arts martiaux ont de très belles atttitudes face « aux autres » et face à leurs propres élèves.

Plus de 40 ans d’arts martiaux avec aussi 10 livres sur les arts martiaux. Qu’est-ce qui a motivé le maître à se concentrer sur la rédaction de livres au lieu d’ouvrir un dojo comme beaucoup de collègues vietnamiens?

J’ai le complexe d’exercer un métier « pieds-poings », aussi dois-je écrire. Cette année, après 44 ans d’enseignement, j’ai plusieurs centaines d’élèves de niveau noire, les plus élevés étant des 6e dang, et pourtant le complexe est bien là. Je suis heureux d’avoir sorti le premier livre sur les arts martiaux vietnamiens en couleurs. Sur 11 titres, il y a des contes et légendes sur les arts martiaux vietnamiens … J’espère que les Vietnamiens et les « autres » sachent que nous avons aussi des maîtres d’arts martiaux cultivés. Dans le passé, en dehors des mandarins ès arts martiaux, la majorité des maîtres étaient analphabètes. C’est l’inconvénient des arts martiaux vietnamiens qui se transmettent souvent oralement.

Quant à l’ouverture d’une salle particulière, il m’est impossible de le faire car le mètre carré en région parisienne est trop cher.  Les charges sociales grèvent aussi énormément le budget. Par exemple, pour une recette de 100 euros, vous payez 33 euros au gouvernement, comme un médecin (avec son cabinet). C’est pourquoi beaucoup d’enseignants ne se déclarent pas  en  tant qu’enseignants. Et tout ceci avant  impôts.

En France, il n’y a pas de dojo particulier, mais  le club. Souvent on trouve 10 arts martiaux  dans un même club. Même avec les subventions de l’Etat, il est difficile pour un enseignant d’avoir son propre dojo.

Merci Maître Phan Toan Chau,du Tây Son Vo Dao .

Le lien vers l’article en vietnamien